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Indexation des salaires, partage de la valeur ajoutée et chute de la productivité

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Indexation des salaires, partage de la valeur ajoutée et chute de la productivité

Demander l’indexation des salaires sur les prix dans le contexte actuel d’inflation, voilà un réflexe apparemment normal, et un sujet brûlant. Quand en même temps certaines entreprises affichent des résultats qualifiés d’insolents, se repose la question du partage de la valeur ajoutée entre salariés et actionnaires. Malheureusement rien n’est simple car la période se caractérise par la conjonction de trois phénomènes que sont l’inflation, une augmentation étonnante de l’emploi et malgré cela une stagnation de l’activité. Un trio infernal, comme l’a notamment très bien expliqué Denis Ferrand, directeur général de l’institut Rexecode dans un article récent[1].

Sommaire :

L’énigme de l’évolution contrastée de l’emploi et de l’activité depuis 2019

Les conséquences inquiétantes de ce phénomène

 Niveau des salaires et taux de chômage

Encadré. L’inflation des années 1970

L’énigme de l’évolution contrastée de l’emploi et de l’activité depuis 2019

Les économistes ne comprennent pas comment il peut se faire que l’emploi s’envole littéralement depuis 2019, alors que la pandémie a frappé, que l’activité a subi une baisse spectaculaire en 2020, et que paradoxalement les entreprises se plaignent de ne pas pouvoir embaucher.
En effet, selon la comptabilité nationale, l’activité en volume de la France, autrement dit le PIB aux prix de l’année précédente, a, après une hausse de 1,9% en 2019 sur 2018, baissé de 7,8% en 2020 pour ne réaugmenter que de 6,8% en 2021, soit au total une activité en baisse de 1,5% de 2021 par rapport à 2019[2]. Quant à l’emploi, il a fortement augmenté pendant la même période 2019-2021, 850.000 salariés environ de plus, et de nouveau en 2022 : autour de 90.000 pour chacun des trois premiers trimestres, alors que les prévisions d’activité pour l’année situent le PIB aux prix courants en augmentation de 2,5%, à un niveau inférieur à celui ayant servi de base au vote du budget. On se trouve donc dans une situation paradoxale où l’emploi se développe favorablement, mais dans un contexte de stagnation économique.
Les économistes s‘interrogent sur les causes de ce phénomène. Ils pensent qu’il peut s’agir pour partie d’un effet du développement de l’apprentissage (compté comme emploi mais peu productif), de la crainte des entreprises de perdre des salariés compte tenu de la difficulté des embauches, ou encore du maintien en vie des entreprises zombies par les aides publiques, ce qui n’est évidemment pas une hypothèse favorable.

Les conséquences inquiétantes de ce phénomène

Denis Ferrand note que de 2000 à 2019 « l’évolution des salaires horaires du secteur marchand a été de 2,3% en moyenne, le même rythme que les gains de productivité apparente du travail (0,9%) majorés de l’évolution des prix à la consommation (1,4%) ». Mais tout change après 2019. En effet la progression des salaires devient inférieure à l’inflation (augmentation de 3% du salaire de base contre 5,7% en moyenne annuelle pour l’inflation). Mais pour autant le partage de la valeur ajoutée n’est pas modifié et la rémunération des salariés reste globalement stable depuis une trentaine d’année à 67% environ de cette valeur. Cela est dû à l’augmentation des effectifs salariés comme nous venons de le voir. Autrement dit, « le pouvoir d’achat individuel du salarié est en recul, [mais] la masse salariale connaîtra en revanche en 2022 une progression supérieure à celle des prix… ».
La conséquence qu’il faut en tirer est très inquiétante. Le fait que la progression de l’emploi est supérieure à celle de l’activité montre que la productivité apparente du travail est en baisse. Or la stabilité du partage de la valeur ajoutée suppose que, comme pour la période antérieure à 2020, la productivité soit en hausse (0,9% en moyenne comme on l’a vu). Et, pour que les salaires individuels progressent au moins au même rythme que l’inflation, il faudrait donc, dans les circonstances actuelles de productivité en baisse, que le partage de la valeur ajoutée se déforme notablement en faveur des salariés, autrement dit que le taux de marge des entreprises baisse en proportion. Mais ce taux de marge est lui-même actuellement en baisse, et le maintien d’une hausse des salaires individuels supérieure à celle de la productivité n’est pas tenable à terme. D’autant moins, comme le relève Denis Ferrand, que l’on assiste à une dégradation des termes des échanges internationaux, dans la mesure où les entreprises françaises ne sont pas en mesure de répercuter le prix des exportations au même niveau que la hausse des prix des importations (15% contre 20%). En témoigne d’ailleurs la dégradation considérable de la balance commerciale française, qui a atteint 85 milliards en 2021, un chiffre jamais atteint. Quant à 2022, cette balance atteignait déjà 71 milliards de déficit pour le seul premier trimestre, en progression de 39% par rapport à 2021…

Niveau des salaires et taux de chômage

L’économie est donc prise actuellement en tenailles entre inflation et emploi. L’augmentation du taux d’emploi pèse comme on l’a vu sur la valeur ajoutée du fait qu’elle ne se traduit pas par une augmentation de l’activité. Autrement dit, pour que les salaires ne baissent pas du fait de l’inflation, à partage de la valeur ajoutée stable, il faudrait que les entreprises cessent d’employer… c’est-à-dire que le chômage augmente ![3]
On voit que le sort des salariés est d’être pris entre Charybde et Scylla, étant amenés à souffrir soit d’une baisse de rémunération, soit d’une augmentation du chômage. Ceci se traduit d’ailleurs dans les sondages qui indiquent que la préoccupation essentielle des Français est actuellement celle du pouvoir d’achat, la crainte du chômage étant reléguée loin dans leurs réponses. Cette proportion risque de s’inverser, ou plus exactement les Français risquent fort de souffrir à la fois du chômage et d’une baisse des rémunérations[4]. Perspective peu réjouissante…

Encadré. L’inflation des années 1970

Pendant les années 1970 l’inflation a atteint des sommets qui n’ont rien à voir avec la hausse actuelle, et la hausse des rémunérations a cependant suivi celle de l’inflation. Mais la comparaison avec la période actuelle serait dépourvue de sens, ou en tout état de cause démontrerait les conséquences néfastes de la politique d’indexation suivie à l’époque, par la volte-face qui s’est imposée en 1983 avec le tournant de la rigueur.
Ainsi que l’indique encore une fois Denis Ferrand, l’inflation qui fut la conséquence des deux chocs pétroliers a donné lieu à une forte indexation des salaires, laquelle était d’ailleurs la règle traditionnelle. Elle fut prise en charge par les entreprises au prix de la chute de leur taux de marge, et corrélativement au prix de la chute des investissements des entreprises (1% seulement en moyenne sur la période), comparativement à l’augmentation du PIB (2,6%). Corrélativement encore, le taux de chômage connaissait une forte hausse, pendant que le partage de la valeur ajoutée se déformait aussi fortement en faveur des salariés. La suite des événements n’a pas tardé à démontrer l’insoutenabilité de cette évolution, qui s’est traduite par trois dévaluations successives, puis le tournant de la rigueur orchestré par Pierre Bérégovoy sous la présidence de François Mitterrand imposa une inversion drastique de la politique et un abandon de l’indexation des salaires. Le franc se redressa alors, de même que le taux de marge, avec un retour à un partage de la valeur ajoutée à 67%, chiffre qui restera constant depuis cette période. La gauche perdit alors les élections…
La période des années 1970 est donc bien une exception qu’il importe de ne pas reproduire, et la revendication consistant à revenir à un partage de la valeur ajoutée de l’époque comme s’il était la normalité souhaitable n’est absolument pas audible. La dévaluation n’est en outre plus une arme disponible.

Notes :

[1] Salaires : l’indexation n’est pas la seule référence, article paru dans Les Echos du 8 novembre

[2] Le PIB aux prix courants a quant à lui augmenté de 2,6% pendant la même période, à 2.500 milliards.

[3] Ceci est une simplification, le taux de chômage n’étant pas l’inverse du taux d’emploi (phénomène du « halo » autour du chômage).

[4] Bien évidemment notre démonstration ne concerne ni ceux des salariés du secteur public qui disposent du monopole du chantage à la désorganisation de l’économie, ni ceux des très rares entreprises du secteur privé appelés « profiteurs de la crise ».

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